La Diversité Religieuse

Commentaire de texte :

Les cultes à mystères : L'initiation de Lucius aux mystères isiaques : APULEE, Métamorphoses, XI, 19-24. (Trad. P. Valette, Paris, Les Belles Lettres, 1945).

Durant l'Antiquité et à plus forte raison au second siècle -les plus grandes conquêtes territoriales étant antérieures à cette période-, Rome se révèle être le carrefour de la diversité religieuse qui pouvait exister à l'intérieur d'un empire romain immense et multiculturel. Ce rassemblement est marqué par les influences directes et indirectes des différentes civilisations et religions antiques sur la vie quotidienne des populations de l'empire. Les cultes à mystères, provenant pour la plupart à l'origine du Proche ou du Moyen-Orient, font partie intégrante des mœurs antiques, dans le sens où ils se différencient fortement du culte officiel et civique romain, et proposent une autre vision du monde. Grâce aux nombreux échanges que pratiquaient l'Egypte et Rome, des Romains se sont même fait initier directement en Egypte et ont pu rapporter chez eux le culte d'Isis au second siècle avant notre ère. Afin d'arrêter sa propagation, le culte isiaque a longtemps été combattu, notamment par Octave en 28 avant J.-C. qui interdit de dresser des autels en l'honneur d'Isis à l'intérieur du pomœrium - espace consacré en dehors des murs de Rome, où il n'était permis ni de bâtir, ni de cultiver -, par Agrippa qui étend cette interdiction jusque dans un rayon de mille pas autour de Rome, puis Tibère qui expulse les isiaques en 31 avant J.-C. C'est à partir de Caligula, peut-être lui même initié, que l'isisme triomphe. Othon participe même fréquemment à des cérémonies publiques, vêtu de la robe sacrée des isiaques. Les empereurs suivants sont tous favorables à l'isisme.

Lucius Apuleius (120/125-180/185 après J.-C.) ou Apulée, est originaire d'Afrique. Très attiré par la magie, il est accusé d'avoir séduit une riche veuve grâce à son action, mais sera vite acquitté. Il voyage beaucoup, se rend à Alexandrie, s'installe à Carthage, découvre les villes africaines, les sociétés initiatiques.

Les Métamorphoses, l'œuvre qui l'a fait connaître, parfois intitulée l'Âne d'or, publiée en 161 après J.-C., est le seul roman latin qui nous est parvenu en entier; il se compose de onze livres rédigés en latin. Une version de la même histoire existe aussi en grec, les deux œuvres sont sans doute inspirées des Métamorphoses d'un Lucius resté inconnu. Il s'agit d'un roman initiatique, écrit sous la forme d'un récit narré par une jeune homme grec Lucius, qui va être amené à réaliser un véritable voyage; en effet, Lucius, marqué par une trop grande curiosité pour la magie noire en Thessalie, est transformé  accidentellement en âne. Il connaît plusieurs aventures dont des histoires de voleurs. Suite à cela il sert l'un des membres d'une étrange bande de prêtres, devient un âne savant, puis enfin retrouve sa forme humaine grâce à la déesse Isis.

Le document est un extrait de la dernière partie de l'œuvre, relatant son initiation aux mystères d'Isis, ce qui témoigne de l'attirance exercée par l'orient et ses cultes. La date des faits n'est pas précisée, on peut supposer qu'elle est contemporaine de l'auteur et que la situation se déroule en Afrique, dans l'une des villes visitées par Apulée. Dans ce texte, le narrateur raconte les différents processus menant à son initiation au culte isiaque, et montre le rôle qu'elle exerce dans sa vie par l'intermédiaire de sa doctrine initiatique. 

Comment le culte isiaque  est-il représentatif de l'importance accordée aux cultes à mystères durant l'Antiquité ? Quelles en sont les raisons ? Nous étudierons dans un premier temps les rôles de l'initiation dans la vie des initiés et ses règles induites, avant de nous pencher sur le symbolisme isiaque à travers les rituels et ses préceptes pour enfin terminer sur ce qui fait que le culte isiaque est un culte à mystères.

L'initiation antique exerce plusieurs rôles qui la rendent attrayante pour le profane, car elle joue à la fois un rôle spirituel, mais aussi social, et présente des règles caractéristiques. 

Tout d'abord l'auteur insiste sur le fait que l'initiation antique joue un rôle spirituel important dans la vie de l'initié qui apprend "les mystères"(l.30), du latin mysterium signifiant non seulement les cérémonies secrètes en l'honneur d'une divinité et accessible seulement à des initiés mais aussi le secret. En effet l'initiation est la mise en pratique d'un ésotérisme, c'est à dire d'une doctrine par laquelle les connaissances ne doivent pas être vulgarisées mais seulement communiquées à un nombre restreint de disciples. La communauté transmet à l'initié les "augustes secrets de la religion"(l.24), qui sont en fait une conception de la vie et de la mort particulière au culte, des préceptes à appliquer au quotidien comme par exemple le jeûne, ou même certains exercices mentaux ou respiratoires comme la méditation peut l'être. L'initié a la garantie de voir ce qu'il y a derrière le voile, l'illusion qui cache la vie réelle est levée; il se réjouit de n'être plus un profane ignorant mais de connaître la vérité sur les questions qu'il peut être amené à se poser et auxquelles l'ésotérisme a la propriété de répondre; ces questions sont les trois questions fondamentales pour l'être humain à savoir : d'où vient-il ? Quelle est sa raison d'être ? Où va-t-il ? Ainsi l'initié est amené à réfléchir sur lui-même d'abord en tant qu'individu membre de l'humanité, en prenant conscience de son existence. C'est ensuite qu'il peut entretenir une relation particulière avec la divinité, qui dans ce texte est Isis, dans le cadre d'une démarche vers le divin. Car l'initiation est aussi le moyen de mettre l'individu en rapport avec la divinité, afin qu'il atteigne cet état. L'initiation, notamment antique, remplit donc un vide spirituel par la vie éternelle - la mort n'étant pour eux qu'un autre état de vie - et le salut sur la terre même. Ce besoin naît sans doute de la confrontation entre les cultes à mystères et des autres "religions" (l.30) que l'auteur évoque, à l'exemple du culte impérial romain d'abord civique, ne peuvent satisfaire les croyances et les attentes des individus qui ne sont pas dupes mais animés d'un réel désir de connaissances, motivé par les rencontres sur le territoire romain de plusieurs peuples voire civilisations possédant chacun une forme d'ésotérisme -il suffit de prendre l'exemple des druides gaulois pour s'en rendre compte. L'initiation joue non seulement un rôle spirituel, mais aussi un rôle social.

Le narrateur évoque la location temporaire d'un "logement dans l'enceinte même du temple"(l.1), ce qui lui permet d'échanger plus facilement avec le prêtre. Ainsi le temple ici consacré à Isis comporte des appartements à louer, un peu sur le principe des insulae, sauf que dans ce cas précis les logements sont sûrement  plus restreints et étalés sur un seul étage,  et les revenus sont consacrés à l'entretien du temple ou aux frais de culte. Dans tous les cas le narrateur précise qu'il y exerce une fonction, sans doute la participation aux offices, et qu'il cohabite avec le prêtre qui va l'initier plus tard. Le temple est donc ici un lieu de lien social entre l'initié et les prêtres qui contrairement au culte impérial, ne sont pas forcément que des techniciens de la religion puisqu'ils doivent suivre, avec la communauté, le parcours des initiés; ils sont de plus très populaires par rapport aux prêtres officiels. De plus, ils sont spécialisés et hiérarchisés, comme ils l'étaient en Egypte : ainsi le grand prêtre Mithra dirige la communauté, il existe un scribe capable de déchiffrer les hiéroglyphes. Ensuite le profane entre dans la communauté initiatique, que le narrateur nomme "la pieuse cohorte"(l.54), qui constitue là encore un groupe social. En effet les individus ont partagé les mêmes aspirations, les mêmes rites, dans un souci religieux commun. Les cérémonies les réunissent et ils tissent des liens sociaux notamment après les cérémonies durant ce que Lucius appelle les "joyeux banquets" (90), c'est à dire des agapes où la communauté partage un repas. Lucius évoque "un défilé de passants désireux de [le] voir" (l.89) : ainsi pour le culte isiaque présenté dans le texte il semble que la communauté regroupe plusieurs dizaines de personnes au moins, mais on ne peut saisir l'importance de cette population que de façon grossière, du fait du manque de sources -cependant on estime par exemple qu'elle représente environ 10% de la population de Pompéi. Il n'est pas exclu que certains initiés, par les rôles économiques ou politiques qu'ils pouvaient jouer dans leurs cités, étaient parfois acteurs d'une certaine corruption du système par un favoritisme probable car une partie des isiaques étaient des personnages importants comme la gens Poppaea à Pompéi, parente de Néron par Poppée; cependant ce phénomène devait être marginal ou du moins combattu car il est contraire à l'éthique du culte. D'autre part les "nombreux témoins" (l.79) que distingue le narrateur lors du rituel d'intronisation révèlent qu'une partie des cérémonies est publique, ce qui permet aux profanes de pouvoir aborder l'initiation sous un regard déjà curieux. De plus, la communauté isiaque, comportait aussi bien des riches que des pauvres, des hommes que des femmes et était assez soudée comment en témoignent certaines revendications politiques communes à Pompéi. Ce rôle social de l'initiation est bien souvent négligé, contrairement à ses règles souvent exagérées.

Le processus initiatique comporte bien évidemment des règles, des préceptes, des recommandations. Le principal point à souligner est que l'initiation ne se fait pas de manière continue mais comporte des rituels, comme celui que le narrateur appelle "le rite de l'ouverture du temple" (l.46) et qui est réalisé dans le but de pouvoir entrer dans le temple en garantissant le caractère sacré de celui-ci; le premier rituel est celui d'intronisation et est sans doute commun à toutes les communautés initiatiques. Lucius témoigne que celles-ci pratiquent à cette occasion des "cérémonies" (l.91) qui visent à faire reconnaître par tous le nouvel arrivant. De plus, Lucius évoque la pratique d'un "sacrifice matinal" (l.46) régulier, ce qui montre que l'une des traditions de ce culte a été apportée par la confrontation avec l'héritage religieux romain. Dans la journée les fidèles encensent la déesse, chantent des hymnes en son honneur, l'adorent. Deux fêtes principales sont célébrées à l'honneur d'Isis : la Navigium Isidis, à l'occasion de l'ouverture de la navigation, ainsi que l'invention d'Osiris (Inventio Osiridis) célébrée en novembre et qui était l'illustration du mythe osirien fondamental, c'est à dire le mythe de la résurrection : Seth voulut se débarrasser de son frère Osiris  et fit construire un coffre précieux qu'il offrirait à celui qui y rentrerait parfaitement. Ce coffre étant aux dimensions d'Osiris, lorsqu'il fut à l'intérieur, Seth referma le coffre et le fit sceller, avant de le faire jeter à la mer. Isis, épouse d'Osiris, finit par retrouver le coffre et le ramena en Egypte en le cachant dans un marais. Cependant, Seth le trouva alors qu'il chassait et découpa le corps d'Osiris en quatorze morceaux; Isis n'en retrouva que treize, le phallus ayant été mangé par les poissons, et fabriqua un sexe artificiel, avant de faire ressusciter Osiris.

Le narrateur, par la formule "chastes abstinences" (l.8), nous apprend que dans la vie quotidienne les initiés devaient suivre des prescriptions.  On peut le voir dans le culte d'Isis qui se révèle être une sorte d'ascétisme; Lucius décrit le culte d'Isis comme "austère" (l.12), ce qui témoigne de la recherche d'un certain ascétisme que l'on voit travers l'interdiction de certaines denrées alimentaires,  aussi bien au nouvel initié qu'aux anciens; dans la vie quotidienne il est donc possible de reconnaître de telles personnes, non seulement en observant les règles notamment alimentaires qu'ils suivent mais aussi par leur tenues et leur coiffure : les nouveaux initiés se rasent la tête pour les hommes et portent un voile transparent pour les femmes. La plus importante de toutes les règles est sans aucun doute le secret dont le narrateur évoque sa souveraineté lorsqu'il dit au lecteur qu'"[il] le dirai[t] s'il était permis de le dire" (l.67): on lui ordonne ainsi de protéger les secrets sur les mystères, les rituels sous peine de cécité qui frapperait les contrevenants. Le profane n'est en effet pas censé pouvoir découvrir les rituels et leur symbolique avant de les avoir passés ; d'où cette politique de silence. Lucius initié s'appuie de plus sur le danger et la laideur morale que la révélation des mystères aux profanes hors de l'initiation  causerait. La connaissance ne se transmet qu'au temple, et nullement ailleurs. Le temple d'Isis est appelé iseum, et souvent les élites isiaques en possédait un privé, chez eux; d'ailleurs il est intéressant de signaler que tout comme Pompéi, Rome en possède un, dressé par Caligula sur le Champ de Mars non loin du Panthéon et appelé le temple d'Isis Campensis; celui-ci était de style alexandrin et comportait un jardin, et comportait une enceinte. Seules les expositions en public placées manifestement au début de la cérémonie pour le culte isiaque permettent au profane de voir une infime partie de ce qui l'attend au sein de la communauté. L'initiation joue un grand rôle dans la vie du narrateur et de l'initié en général, cependant elle se base sur un symbolisme efficient à travers ses rituels et ces croyances.

Les croyances du culte isiaque prennent forme grâce à une symbolique propre ainsi que par des préceptes particuliers.

Le culte isiaque s'appuie sur bon nombre de symboles durant les rituels notamment, du fait qu'il est initiatique. Dans le rituel d'entrée dans la communauté, l'initié doit abandonner sa vie profane pour se plonger dans la quête du divin et la recherche de la sagesse. Ainsi Lucius évoque la "grâce" (l.22)  que la déesse lui accorde, en après avoir accompli un rituel évoquant sa mort puis sa renaissance grâce à la déesse qui le ressuscite pour qu'il mène une vie propre à un initié. Durant le rituel d'initiation, le nouvel initié, grâce à Isis, peut enfin se rapprocher du divin. D'après le texte, les connaissances étaient consignées sur des livres rédigés en langue incompréhensible pour le profane ressemblant à l'écriture sumérienne si l'on en croit les descriptions du deuxième type de livres. Les "aspersions d'eau lustrale" (l.56) symbolisent la renaissance de l'initié dans sa nouvelle vie d'initié. Les jeûnes sont censés apporter la pureté de l'âme et du corps pour les cérémonies et dans la vie. La consommation d'alcool et de créatures autrefois vivantes était considérée comme néfaste au bon fonctionnement du corps et de l'esprit. Les cadeaux apportés par les anciens fidèles après l'intronisation du nouvel initié ont pour fonction d'adresser des félicitations au nouveau membre de la communauté. La robe de lin, blanche, symbolise la renaissance, la pureté nouvellement acquise par l'initié. 

Durant le rituel à proprement parler qui fait revivre le mythe d'Osiris par le profane, de nombreuses références sont faites et méritent explication : d'abord Lucius parle des "limites de la mort" (l.71) qui font référence au principe de l'initiation comme expliqué ci-dessus, métaphorisée par l'expression "le seuil de Proserpine"(l.72), qui est en fait assimilée à Perséphone, la déesse des Enfers. Ce phénomène est sans doute atteint par une hypnose profonde réalisée à l'intérieur d'un cercueil, à l'instar d'Osiris, le fait de diriger sur lui une source de lumière lui paraissant alors être un soleil radieux. Le rituel comporte une partie dans laquelle le nouvel initié va être purifié par les quatre éléments que sont le feu, l'eau, la terre, et l'air. Ils symbolisent la diversité dans l'unité de la vie, les quatre principes fondateurs de l'univers. Le rituel comportait sans aucun doute des parties relatives à chacun de ces éléments, déjà avec les aspersions lustrales destinées à la purification (l'eau), puis une flamme sans doute (le feu), du vent (l'air) et quelque chose en rapport avec la terre, l'initié étant considéré comme le cinquième élément unificateur. Enfin, le soleil fait référence à la divinité, il est d'ailleurs le symbole de la déesse dans l'Egypte ancienne; les dieux d'en bas et les dieux d'en haut sont la classification des dieux par les Grecs puis les Romains qui séparent le monde des Enfers de l'Olympe. Le chiffre douze, utilisé dans le nombre de robes à la fin de la consécration, est éminemment symbolique car il est le chiffre mystique par excellence, celui de l'accomplissement divin et du déroulement cyclique spatio-temporel. La "chîamyde" (l.83) est une étoffe luxueuse; celle que l'on a remise au nouvel initié est ornée de références mythologiques venant de toutes les extrémités du monde connu, c'est-à-dire l'Inde et le Nord, par la Bretagne sans doute. La torche allumée évoque le nouveau feu qui anime l'initié, la couronne de palmes est symbole de victoire, mais aussi de mort et de résurrection. L'évocation par le narrateur d'une "divine conjonction d'étoiles" (l.38) montre l'importance de l'astronomie et de l'astrologie - les peuples antiques notamment égyptien ne faisant pas la différence entre ces deux notions -, encore bien présente dans cette religion, qui est d'ailleurs issue d'Egypte, regorgeant de savants observateurs des étoiles; celles-ci sont d'ailleurs très souvent représentées sur le plafond des tombes de pharaons. Ainsi tout dans les rituels est fait pour que l'initié soit confronté aux symboles et qu'il réfléchisse dessus. L'initié au culte isiaque doit aussi suivre les préceptes de la religion et partager ses croyances.

 

Ce culte est austère, comme beaucoup d'autres dans l'Antiquité, par contradiction avec les orgies dionysiaques. En effet les initiés sont adeptes d'un régime végétarien dont est en plus exclu l'alcool. Mais ce n'est pas que cela; le culte isiaque est d'abord un culte d'espérance; il délivre le salut ici-bas et dans l'Au-delà en offrant l'immortalité à ceux qui le pratique -à l'image de beaucoup de cultes à mystères. Cependant, lorsque Lucius précise que "les clefs de l'enfer et la garantie du salut sont aux mains de la déesse" (l.21), on constate que cette immortalité n'est pas acquise de façon automatique, mais est soumise à la volonté et à la toute-puissance de la déesse. C'est donc par la grâce divine que l'initié est sauvé de sa condition humaine pour retrouver une dimension divine. Dans tous les cas, le nouvel initié est persuadé que sa démarche est juste et qu'elle vaut la peine d'être réalisée avec soin, afin de profiter au mieux des bienfaits accordés par la déesse. Le culte isiaque repose donc sur des symboles et des croyances précis qui en font son originalité et son succès; il appartient de plus totalement aux cultes à mystères.

Le culte isiaque s'inscrit dans la tradition des cultes à mystères par sa démarche  initiatique et son monothéisme. 

Tout d'abord le culte isiaque se caractérise par sa démarche initiatique qui s'exerce de façon dynamique par les hommes et les femmes qui en font partie. En effet il en présente tous les caractères,  et fait partie à ce titre des cultes à mystères. Initier, en plus d'introduire, c'est faire mourir; mais la mort est considérée comme une sortie, le franchissement d'une porte donnant accès ailleurs. En effet la mort initiatique préfigure la mort, qui doit être considérée comme l'initiation essentielle pour accéder à une vie nouvelle; cependant avant la mort réelle, grâce à la mort initiatique, l'homme pénètre par la grâce dans l'éternité, ce qui fait que l'immortalité ne surgit pas après la mort, mais qu'elle se forme dans le temps et est le fruit de la mort initiatique. Les membres du culte isiaque subissent trois initiations successives grâce auxquelles ils progressent dans la découverte de la divinité : les grades montrent la progression de l'initié et permettent de mesurer la connaissance des mystères pour chaque individu. Dans le cas du culte isiaque c'est le prêtre qui initie le profane, après que ceux-ci aient reçu un signe de la part de la déesse. Lorsque le narrateur indique qu'"il ne se passait ni nuit, ni moment de sommeil qui fût sevré de sa vue, de ses avertissements"(l.4), on comprend bien que ce signe est de nature onirique. C'est donc par les rêves que l'initié apprend la date de son entrée dans la communauté. Celui-ci va ensuite voir le prêtre pour lui annoncer le signe reçu, puis va acheter par lui-même ou par ses compagnons les fournitures nécessaires au bon déroulement des cérémonies, qui lui ont été révélées pas la déesse. En pratique c'est sûrement le prêtre ou d'anciens initiés qui lui ont indiqué ces précisions. Les autres cultes à mystères, que Lucius désigne par le pluriel "des religions"(l.30), connaissent aussi cette tradition initiatique comme les cultes de Mithra, Apollon, Dionysos et même Eleusis. Ils ont pour vocation de représenter une alternative aux cultes officiels et d'intégrer l'individu dans une relation progressive avec le divin, tout en conservant leur forme et préceptes propres. L'initiation au culte d'Isis comporte trois parties : la préparation durant laquelle l'impétrant tout comme le prêtre reçoit en songe la permission de l'initiation et les préceptes de la déesse, la cérémonie en elle-même dont on sait seulement -mis à par les références à la mort, la renaissance dans les quatre éléments par la déesse- que l'impétrant devait faire le serment du secret, puis l'après-cérémonie où le nouvel initié est fêté par la communauté.

Le narrateur désigne Isis par la formule "déesse aux noms multiples"(l.43) : celle-ci est en fait la synthèse de la quasi-totalité des déesses qui comptaient parmi les différents panthéons; cette formulation montre que le culte isiaque, comme la grande majorité des cultes à mystères, se différencie par son monothéisme, c'est-à-dire la vénération d'une seule divinité qui est d'ailleurs souvent d'origine étrangère à Rome. Cependant on admet pour cela que la déesse possède plusieurs appellations différentes à travers le monde. Isis est la déesse égyptienne par excellence, sœur et épouse d'Osiris, mère d'Horus. Ce culte n'était pourtant à l'origine pas monothéiste car on avait la coutume d'honorer la triade Isis-Osiris-Horus. Isis représente la force productive de la nature, le principe féminin source magique de toute fécondité et de toute transformation, la déesse mère, suite notamment aux péripéties d'Osiris; elle est ainsi considérée, avec Osiris, comme la maîtresse de l'Au-delà. Son symbole était la vache, ainsi que l'eau du Nil. Assimilée aux déesses célestes, elle emprunte à Hathor sa couronne composée du disque solaire, représentant la clarté divine. La piété des isiaques est une piété personnelle, à la fois démonstrative et contemplative et s'exerce dans le culte de statues richement parées que ce soit au temple ou chez soi. L'abandon à Isis est total, et les initiés ont toute confiance en sa bonté et sa puissance d'Isis. Comme beaucoup de cultes à mystères; on espère les faveurs de la divinité : on attendait surtout d'Isis la santé du corps ainsi que de bons accouchements, étant aussi patronne des femmes, mais est aussi invoquée par les commerçants pour acquérir la prospérité matérielle. Le culte d'Isis se diffuse progressivement à l'échelle du bassin méditerranéen vers le second siècle avant Jésus Christ dans de nombreuses provinces, et diffère de la déesse égyptienne originelle, son culte s'étant adapté aux conceptions religieuses suivant les peuples et les individus. Du fait de son caractère initiatique et de son monothéisme, le culte isiaque est donc un exemple de culte à mystères.

Ainsi nous ne pouvons pas négliger le rôle de l'initiation antique dans la vie personnelle et sociale de l'initié; les nombreux détails réalistes fournis par Apulée éclairent de manière vivante la vie populaire du second siècle. Le culte isiaque se démarque des autres cultes à mystères par ses préceptes, mais aussi et surtout par ses rituels et ses croyances; cependant il en fait aussi partie en tant que culte monothéiste et initiatique, en se démarquant du culte officiel romain par sa volonté d'insister sur l'évolution personnelle de l'initié à qui l'on promet l'éternité et une vie heureuse dans cet au-delà mais aussi sur terre. Pour toutes ces raisons, le culte isiaque se révèle être un bon exemple de l'importance que connaissent les cultes à mystères dans la société romaine du second siècle. De plus ce culte s'est totalement intégré aux coutumes romaines - par les sacrifices, le culte impérial et par le fait que certains considéraient même le culte isiaque comme un culte désormais romain-, ce qui témoigne de la diversité religieuse qu'a pu connaître Rome au second siècle. Le dernier culte des mystères encore pratiqué dans un sanctuaire près du Nil, va être dissous par Justinien en 560. Pourtant leur influence n'est pas éteinte et leurs idées demeurent dans les traditions initiatiques actuelles.

Cependant, peu de sources concernant l'initiation antique nous parviennent. En effet, les initiés aux cultes à mystères forment une communauté malgré tout restreinte, vouée d'abord au secret, et ne sont pas favorables à la divulgation des mystères de leurs cultes sans être passé par les différentes étapes initiatiques et sans en avoir l'accord. C'est en cela que le document est précieux; Apulée, sans trop en dire, raconte tout le processus initiatique et même certains rituels avec maints détails sur la vie de son époque, ce qui aide les historiens à comprendre les enjeux, les tenants et les aboutissants de la vision que des contemporains pouvaient avoir de l'initiation antique. Grâce à cet auteur et à certains autres comme Plutarque, l'historien peut chercher en quoi les cultes à mystères ont le monde romain puis le christianisme; cette influence est importante, on peut citer par exemple la reprise par les Chrétiens du mythe de la résurrection, ainsi que de l'image de la madone qu'est Isis portant dans ses bras Horus tout comme la Vierge et l'enfant Jésus. La longue tradition des cultes à mystères s'est en partie effondrée suite à la l'essor du christianisme qui a eu la volonté de la détruire, mais son importance fut telle qu'elle poussa l'historien Ernest Renan à affirmer que "si le christianisme eût été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eût été mithriaste".

 

 

par PGGS

 

 

 

 

 

 

Bibliographie

 

Dictionnaires : 

 

LECLANT, Jean, Dictionnaire de l'Antiquité, France, Presses universitaires de France, 2005, 2357 pages. 

HOWATSON, M. C., Dictionnaire de l'Antiquité, Turin, Robert Laffont, collection Bouquins, 1993, 1055 pages.

CHEVALIER, Jean, Dictionnaire des symboles, Paris, Robert Laffont, collection Bouquins, 1982, 1060 pages.

 

Ouvrages généraux : 

 

LEHMANN, Yves, Religions de l'Antiquité, France, Presses universitaires de France, 1999, 592 pages.

RIFFARD, Pierre, Esotérismes d'ailleurs, Paris, Robert Laffont, collection Bouquins, 1997, 1242 pages.

 

Ouvrages spécialisés : 

 

BRIEM, O. E., Les sociétés secrètes de mystères, Paris, Payot, 1941, 379 pages.

RIFFARD, Pierre A., L'ésotérisme, Paris, Robert Laffont, collection Bouquins, 1990, 1016 pages.

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